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Le recul de la souveraineté est concentré
dans le groupe social le plus souverainiste;
sanction d'un gouvernement ou déclin de l'option?

Gilles Gagné et Simon Langlois
Les deux auteurs sont professeurs à l'Université Laval

 Nous avons voulu montrer hier comment il était facile de mal juger l'évolution de l'appui à la souveraineté en parlant trop globalement du «Québec», des Québécois et même des francophones, à plus forte raison si l'on compare une situation réelle, observée lors d'un référendum, avec des données de sondages, surtout lorsque ces données comportent une répartition proportionnelle des indécis.  Nous avons voulu montrer qu'il y avait dans la population du Québec des groupes sociaux dont les choix étaient systématiquement et considérablement différents, y compris parmi les francophones.

 Cet argument peut maintenant être illustré de la manière la plus simple en comparant l'évolution de l'appui au OUI des types que nous avons distingués.  Nous avons vu hier que durant les dernières semaines de la campagne de 1995, la proportion de OUI fermes exprimés dans les sondages déclinait pour tous les types sociaux, sauf dans le type I (francophones de 18 à 54 ans, étudiants et actifs gagnant $20 000 et plus) où il s'accroissait.  Rappelons que ce groupe représente autour de 45% des échantillons. Le résultat final de cette évolution fort contrastée des intentions durant la campagne de 1995 est exposé à nouveau dans la première colonne du tableau d'aujourd'hui.

 Si nous comparons maintenant ces résultats avec les données de sondage des premiers mois de l'année 1999, nous observons, exactement à l'inverse, une augmentation des OUI dans tous les groupes de la société, sauf dans le type I dont les intentions exprimées reculent à 59,6%, comme on peut le voir dans la deuxième colonne du tableau.  Encore ici, cette évolution importante et fort contrastée des intentions se réfléchit dans un changement du score global du OUI (de 46,1% à 43,9%) qui ne laisse nullement deviner les différences sociales dont il résulte.

 Avec la deuxième moitié de l'année (et les négociations dans le secteur public), ce retrait du type I se confirme et se prolonge alors que les intentions exprimées en faveur du OUI par les autres groupes ne déclinent que légèrement, quand elles n'augmentent pas, toutes montrant un niveau supérieur (ou comparable) à celui affiché lors de la dernière semaine de la campagne de 1995.

 Le constat principal qui se dégage ici est le suivant: la désaffection envers le OUI est presque uniquement observée dans le type I, celui que nous avons identifié comme le porteur du projet souverainiste.  Ce type d’électeurs, qui avait fortement entraîné le OUI à la hausse en 1995, est aussi celui qui l’entraîne à la baisse durant l'année 1999, les autres types paraissant caractérisés par des convictions idéologiques permanentes, moins sensibles aux orientation effectives des politiques gouvernementales. C'est dans ce groupe que s'est concentrée en quelque sorte la diminution du support à l'option. Les OUI sont donc assez fermes dans les autres types d'électeurs, mis à part les gains faits chez les allophones et anglophones.
 

Si la désaffection vis-à-vis du OUI dans le type I est en fait une réaction protestataire des étudiants et des travailleurs vis-à-vis de l'orientation des politiques du gouvernement péquiste en place, on comprendra qu’un revirement de situation rapide peut arriver, à cause du grand poids que représente ce groupe d'électeurs qui fluctuent sur un fond de relative stabilité des autres.  Ces électeurs ont montré qu'ils pouvaient se mobiliser durant une campagne référendaire et il ne faut pas exclure la possibilité qu'ils le feront de nouveau.  Nous avons affaire à un mouvement social amorcé il y a longtemps et bien présent dans toutes les régions du Québec, sauf en Outaouais comme on l'a vu. Avant de faire des prédictions, il faut avoir à notre avis les yeux rivés sur le groupe porteur du projet de souveraineté.

Les femmes et l'option souverainiste

À mesure que se déroulait la campagne référendaire, les écarts entre les hommes et les femmes dans les intentions de voter OUI se sont fortement amenuisés au total, dans l'ensemble de la population. Ce rapprochement entre les hommes et les femmes était alors principalement observable dans le type I.

Comment ont évolué les intentions de vote selon le sexe entre 1995 et 1999? Deux changements retiennent l'attention. Tout d’abord, la proportion des hommes qui ont déserté le camp du OUI dans le type I est plus forte que celle des femmes. En conséquence, il n’y a plus beaucoup de différences entre les deux sexes dans ce type porteur du projet souverainiste.  En avril-juin 1999, les OUI des hommes de ce type étaient à 59,1% et ceux des femmes à 60,1%, écart qui s'inverse à 3,5% dans l'autre sens dans la seconde moitié de l'année, c'est-à-dire dans le contexte social dominé par la grève des infirmières.  L'écart global entre les intentions des hommes et celles des femmes passait au même moment de 4,2% (un minimum historique à notre connaissance) à 8,5%.

La grève des infirmières serait-elle la cause principale du recul observé en automne? L’analyse précise des causes d’un tel phénomène est un exercice complexe, mais cette grève hautement médiatisée et dans un secteur névralgique a certainement affecté les opinions.

Le vote dans les régions en 1999

 Au total, les intentions de vote pour le OUI en 1999 semblent plus faibles sur l'Île de Montréal (35,5%) qu'ailleurs dans la région métropolitaine où elles voisinent en moyenne les 45% dans les sondages empilés avant répartition des indécis.

Or ce résultat s'explique essentiellement par la composition démographique de la région montréalaise et non par une différence sociale de comportement. Il y a plus d'anglophones sur l'Ile de Montréal, et les anglophones votent NON en majorité. Si on ventile les intentions de vote par types d'électeurs, on observe une très grande similitude de comportement des électeurs du type I dans les trois régions de l'agglomération montréalaise, leur adhésion au OUI étant aussi élevée (à plus ou moins 58%) que dans les autres régions.  Hormis le cas de l'Outaouais, la région de Québec paraît cependant se démarquer quelque peu des autres régions (à 50% pour le type I) puisque la désaffection envers le OUI est plus prononcée, en 1999, dans ce type porteur dont on connaît l’importance.

Les négociations collectives avec les employés de l’État, la rationalisation budgétaire et les coupures de poste dans la fonction publique ont-elles inquiété les résidents de la région de Québec, au point d’inciter les citoyens du type I  à retirer leur appui au OUI en guise de protestation?

 Le recul de l'appui à la souveraineté est fortement concentré dans le groupe social qui lui a été historiquement le plus favorable, soit la jeune classe moyenne francophone.  (Le manque d'espace nous empêche de montrer que, dans l'autre sens, la même classe moyenne allophone est de moins en moins réfractaire à l'option souverainiste). Ce recul est-il la sanction d'un gouvernement ou est-ce plutôt l'indication d'une transformation permanente de l'espace politique?
 

Autre texte par les mêmes auteurs :
L'évolution de l'appui à la Souveraineté
entre 1995 et 1999 : une nouvelle approche.

Tableau 1:  format .pdf (acrobat reader)
Comparaison des intentions de vote sur la souveraineté (OUI et NON), selon la typologie des citoyens et la date des sondages, ensemble du Québec, années 1995 et 1999 (données moyennes)

Simon Langlois :  simon.langlois@soc.ulaval.ca

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