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Christine TELLIER
Jeunesse et poésie.
De l’Ordre du Bon Temps
aux Éditions de l’Hexagone, Fides,
Montréal, 2003, 332 pages.
Compte rendu par Gilles Rhéaume
2003/10/26
La Révolution tranquille des années soixante du siècle dernier n’appartient pas à l’ordre des générations spontanées. Ce serait une attitude littéralement moyenâgeuse que de croire que, subitement, venant de rien, des idées porteuses de si grands changements sociaux, culturels, économiques et politiques devinrent tout à coup inspiratrices de la modernisation des affaires de l’État du Québec.
Il y a eu des mouvements d’idées qui, depuis des décennies et des décennies, avaient pavé la route au changement sans doute le plus important à s’être réalisé dans l’imaginaire collectif de ce peuple qui se nommera québécois tout en se modernisant.
Il y a là place pour des centaines de recherches et autant de publications uniquement sur les sources de la Révolution tranquille. Il y a eu un Ancien Régime au Canada-Français. L’historien Marcel Trudel, la sommité de la Nouvelle-France, a intitulé ses mémoires «Je suis né au Moyen Âge». Ce qui en dit beaucoup sur la société canadienne-française. Beaucoup, oui, mais pas tout. La société n’était pas aussi monolithique que l’historiographie patentée l’a répété depuis vingt-cinq ans.
Dès le début du XXe siècle un nouvelle conception, une nouvelle conscience politique se dessine depuis le nationalisme d’Henri Bourassa, puis d’Olivar Asselin et du Père Samuel Bellavance, jésuite, animateur de l’ACJC, cette formidable association de jeunes qui fournit les cadres à l’ensemble du mouvement canadien-français, puis québécois, pendant près d’un demi-siècle. Cette génération révolutionnaire, qui s’est abreuvé en lisant Le Devoir et son directeur, a mené la barque du nationalisme canadien, qui s’opposait à l’impérialisme britannique, si goûté au Canada anglais. On peut estimer que Pierre Elliott-Trudeau a été fortement imprégné de ces idées selon lesquelles le Canada appartenait aussi aux Canadiens-Français qui devraient pouvoir s’y épanouir, dans leur langue, d’un océan à l’autre.
Puis avec Lionel Groulx le nationalisme canadien est d’abord devenu canadien-français, puis, de plus en plus québécois. Mais de Bourassa à Groulx, rien ne change en ce qui concerne la place cardinale de Dieu et de la religion catholique comme moteurs et aussi comme finalités du nationalisme. Nous sommes alors dans les années quarante.
Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, un souffle nouveau habite de plus en plus les générations montantes. Malgré la chape d’acier que le gouvernement du Québec et les autorités religieuses ont installé dans la société et qui fige tout développement, la génération montante ne l’entend pas nécessairement de la même façon. Il y aura des actions innovatrices et d’audacieuses avancées. Christine Tellier, dans un ouvrage qui marquera la recherche dans le domaine, lève habilement le voile sur le cheminement de l’un de ces groupes rénovateurs, l’Ordre du Bon Temps des cadres duquel sortira le projet de mettre sur pied les Éditions de l’Hexagone.
Quelle épopée ! Secouant les idées reçues une bande de jeunes se lancent dans une formidable aventure, celle de faire des livres et de changer la société, la moderniser et donner lieu à une philosophie nouvelle qui modifierait grandement l’ordre des choses au Canada-Français. Et cela par la poésie ! Ainsi les Gaston Miron, Olivier Marchand, Mathilde Ganzini, Gilles Carle, Jean-Claude Rinfret et Louis Portugais ont osé bouleverser le monde de l’édition du Canada-Français en initiant une démarche éditoriale inusitée qui faisait appel à la participation et à la convivialité. Tout cela est lumineusement relaté par Christine Tellier.
Après avoir mené de nombreuses entrevues et consulté une tonne de documents, l’auteure a brossé un tableau saisissant des efforts et des difficultés de ce groupe aux grandes espérances. Ainsi la vie culturelle de chez nous prend un visage de plus en plus humain, de plus en plus collé sur le vécu et le quotidien des gens. Le rôle joué par Roger Varin, cadre de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, mérite d’être souligné tellement cet animateur culturel et social a favorisé cette ébullition poétique.
L’Ordre du Bon Temps, duquel sont issus les fondateurs de l’Hexagone, fut un rassemblement d’un genre particulier. Ses membres se réunissaient, se rencontraient autour d’un feu de joie; ils chantaient, ils dansaient, ils récitaient des poèmes. Et ce parfois chez Françoise Gaudet-Smet, dans son domaine de l’Estrie. En plus l’Ordre organisait des soirées au Monument National du boulevard Saint-Laurent, notre première Place-des-Arts, auxquelles le public était convié…
La lecture de cet ouvrage apportera de nombreuses satisfactions à celles et ceux qui en prendront connaissance car il est rempli de renseignements sur cette époque qui a immédiatement précédé la Révolution Tranquille. Ce livre est singulièrement bien écrit et tout aussi bien construit. Le style de l’auteure est vivant et dynamique. Un nombre impressionnant de notes en enrichissent la lecture.
Gilles Rhéaume
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